Tout d'abord, je souhaite à tous les lecteurs de mon blog une heureuse année 2008.
Après plus de 6 mois de silence sur cet espace, l'actualité m'amène à poster à nouveau, et en particulier la lecture d'un article de presse relatant le déplacement de deux ministres dans une entreprise pour expliquer la politique du Gouvernement en matière d'heures supplémentaires.
Ainsi, ceux qui se réjouissent que ce blog reprenne vie peuvent adresser leurs remerciements à Madame la Ministre de l'Economie, des Finances et de l'Emploi pour les propos qu'elle a tenus le 3 janvier 2008, relatés dans cette dépêche Reuters :
http://www.lemonde.fr/web/depeches/0,14-0,39-33780358@7-37,0.html
http://www.libe.fr/actualite/reuters/reuters_france/301629.FR.php
http://fr.news.yahoo.com/rtrs/20080103/tts-france-travail-lagarde-bertrand-ca02f96.html
Ces derniers temps, quand je discutais avec des proches ou des amis du slogan "Travailler plus pour gagner plus" et de ce qu'il impliquait, je rappelais fréquemment qu'en donnant le choix aux Français entre "Travailler plus et gagner plus" ou "Travailler autant et perdre en pouvoir d'achat", on leur donnait en réalité le choix, dans bien des cas, entre "voir leurs enfants encore moins et leur permettre d'avoir un confort matériel minimum" ou "voir leurs enfants autant qu'avant et ne plus pouvoir leur payer le nécessaire". Quand je présentais cette réforme sous cet angle, on m'accusait assez vite de caricaturer et d'en faire un peu trop.
Je n'imaginais pas que Madame Christine LAGARDE allait confirmer explicitement que cette idée était au coeur du dispositif du Gouvernement :
"Vous avez le choix. Si vous préférez être avec les enfants...", a insisté Christine Lagarde en s'adressant à un salarié, "Vous préférez être avec les enfants ? D'accord !".Oui, vous avez bien lu : si vous perdez du pouvoir d'achat, Mesdames et Messieurs, c'est tout simplement que vous passez trop de temps avec vos enfants ! Madame LAGARDE n'est visiblement pas au courant que lorsqu'on travaille 35 heures par semaine, on revient bien souvent tard le soir et on ne voit déjà pas beaucoup ses enfants. Madame LAGARDE ne sait visiblement pas que nombreuses sont les femmes qui travaillent le week-end et ne voient donc pas leurs enfants parce qu'il faut bien les nourrir. Madame LAGARDE ne comprend pas que travailler plus, pour de nombreux salariés, femmes ou hommes, signifie renoncer au peu de temps qu'ils arrivent encore à passer avec leurs enfants.
Rassurez-vous, Madame LAGARDE vous donne le choix ; elle garantit votre entière liberté : soit vous préférez être avec les enfants et vous ne venez pas vous plaindre de ne plus pouvoir leur offrir de cadeaux à Noël, soit vous renoncez à les voir et vous pourrez maintenir votre pouvoir d'achat.
Au fait, tout le monde a bien compris que pour maintenir son pouvoir d'achat en 2008, il faudra travailler plus qu'en 2007, mais... en 2009, pour maintenir son pouvoir d'achat, faudra-t-il travailler davantage qu'en 2008 ? Et en 2010 ?
Avant d'examiner ces questions sur un plan plus philosophique, analysons brièvement cette question du "travailler plus pour gagner plus" sous l'angle économique. Disposer d'un pouvoir d'achat constant (c'est-à-dire pouvoir acheter autant de biens et services que durant la période précédente) nécessite de bénéficier d'une augmentation de ses revenus égale à l'inflation. Le Gouvernement répond que pour cela, il faut augmenter son temps de travail.
Cela signifie que toute augmentation de salaire horaire est exclue.
En ce cas, qu'attend le Gouvernement pour expliquer aux Français le raisonnement économique qui lui permet de faire reposer l'intégralité de l'effort sur les salariés et de ne rien exiger des entreprises ?
Les résultats financiers des entreprises françaises sont-ils si déplorables qu'ils empêchent catégoriquement l'augmentation (mesurée, certes, mais effective !) des salaires horaires de leurs salariés ? Tous les chiffres montrent l'inverse.
Pourquoi ce qui était possible jusqu'à aujourd'hui (augmentation régulière, dans des proportions proches de l'inflation, des salaires horaires) ne l'est plus depuis que Monsieur SARKOZY et son équipe sont au pouvoir ? Il y a quelques mois, il m'avait semblé lire qu'"ensemble, tout devient possible". Aujourd'hui, retour à la réalité : ce qui était encore possible avant Monsieur SARKOZY ne l'est même plus maintenant...
Les dernières enquêtes d'opinion montrent que 3 Français sur 4 ne font pas confiance à Monsieur SARKOZY pour préserver leur pouvoir d'achat et que moins d'1 Français sur 2 fait globalement confiance à l'actuel Président de la République. Comment en être surpris ?
Si le chef de l'Etat nouvellement élu respectait le mandat qui lui a été confié, il expliquerait aux citoyens ce qui justifie économiquement que les salaires horaires stagnent. Bien entendu, ce dogme n'est pas issu d'un quelconque raisonnement macroéconomique, mais de l'idéologie libérale qui guide la politique menée depuis 6 ans. En répondant à la question du pouvoir d'achat en culpabilisant les salariés (qui ne travailleraient pas assez), on évite habilement aux entrepreneurs de devoir répondre à la question des salaires horaires et de la différence inexplicable entre l'augmentation des bénéfices et l'augmentation des salaires.
Enfin, les réponses des salariés, dans la dépêche citée plus haut, aux remarques des ministres, montrent clairement que la réduction du temps de travail répondait à une véritable attente des salariés et que sa remise en cause ne sera pas aussi aisée que ce que le Gouvernement s'imagine. A titre anecdotique, l'organisation syndicale la plus virulente lorsque Monsieur SARKOZY affirme sa volonté de remettre en cause les 35 heures est... la CFDT, c'est-à-dire, de loin, le syndicat le plus modéré du paysage syndical français.
Alors non, Madame LAGARDE, il n'y a pas de honte à vouloir travailler autant pour gagner autant en pouvoir d'achat. Les salariés qui travaillent 35 heures et veulent conserver leur temps libre pour passer du temps avec leur famille ne sont pas des fainéants qu'il faut sanctionner en diminuant leur pouvoir d'achat. Ce sont des personnes suffisamment lucides pour savoir qu'aujourd'hui, les revenus des détenteurs de capitaux sont privilégiés par rapport aux revenus des travailleurs. Les revenus des plus aisés sont protégés à l'aide d'un "bouclier fiscal" pendant qu'on explique aux plus modestes qu'ils vont devoir travailler davantage pour pouvoir acheter autant.
Madame LAGARDE, pour reprendre votre expression, vous aussi, "vous avez le choix, si vous préférez privilégier les nantis..." ! Les Français pourraient bien vous répondre, dès mars 2008 : "vous préférez privilégier les nantis ? D'accord !".